les personnalités locales

 
Joseph DELGAMBE est né le 27 mars 1917 à Chièvres. agriculteur, il participe aux fréquentes réquisitions allemandes de transports de matériaiux destinés à l'aérodrome de Chièvres. Il entre au Front de l'Indépendance (F.I.) en 1942, après avoir été recruté par Victor Gévas. Joseph distribue des journaux clandestins et assure le transport d'armes. Il est arrêté le 14 septembre 1943. Après son incarcération à Mons puis à Saint-Gilles, il est déporté en Allemagne où il connaît les prisons de Bruhsal, Ebrach, Wolfenbüttel, Bamberg et Magdeburg avant de participer à la Marche de la Mort. Libéré par les Russes, il rentre au pays le 25 mai 1945, après de nombreuxes périphéties. 
 
Voici son témoignage (propos recueillis par Bernard DUHANT) : 
 
Durant la guerre, les Allemands prenaient nos terres, nous imposaient des corvées, raflaient tout ce qu'on avait. Je suis entré dans la résistance en 1942 après avoir été recruté par Victor Gévas. A Chièvres, je distribuais des journaux clandestins que m'apportait Fernand LAITEM, de Mons. 
Un jour, Gilberte TILLY m'a présenté un militaire allemand originaire des cantons rédimés. Celui-ci m'a proposé des armes et des munitions qu'il dérobait à l'armée. Je les lui ai achetées et les ai fournies à Fernand LAITEM. Il y a eu ainsi trois livraisons d'armes. Tout se déroulait sans histoire, quand un jour...
 
A midi, Robert GUILMOT et moi, nous avons été convoqués par notre fournisseur pour prendre livraison d'un lot d'armes. Nous devions faire vite. Vers 16 heures, nous nous sommes donc rendus à l'endroit convenu, un petit bois. Il n'y avait pas d'armes. Cela nous a paru louche. Nous nous sommes cachés. Nous avions rendez-vous vers 20 heures. Mais nous ne sommes pas allés jusque -là. Tout à coup, on a commencé à tirer des coups de feu. Les balles traçantes éclairaient la campagne. Nous avons réalisé alors que nous avions été trahis. Nous nous sommes repliés sur un autre bosquet puis nous sommes revenus chez nous. 
 
Je n'ai rien dit à mes parents qui ignoraient tout de mes agissements. Je suis allé me coucher. Le lendemain matin, je me suis levé, rassuré. Rien ne s'était passé. 
 
Comme chaque jour, je suis allé traire les vaches. En revenant dans la cour de ferme, j'ai entendu frapper à la grand-porte. Je croyais que c'était Maurice et je suis allé ouvrir la porte sans méfiance. C'était des Allemands qui venaient m'arrêter. Ils m'ont conduit directement chez Gilberte TILLY. Elle était déjà arrêtée. Victor GEVAS était là, lui aussi.  Les Allemands étaient occupés à questionner Gilberte. Au bout d'un certain temps, ils nous ont embarqués tous les trois à bord d'une voiture noire et nous ont emmenés à la prison de Mons. Là, on nous a séparés. Je me suis retrouvé dans une cellule différente de Victor mais sur la même "ligne téléphonique" que la sienne, c'està dire le même tuyau de chauffage.
 
Je suis resté dans cette prison jusqu'en janvier 1944. J'ai été interrogé plusieurs fois par un instructeur aidé de deux brutes. Le premier interrogatoire a été particulièrement dur. J'ai été jeté à terre et roué de coups de pied dans les côtes. Mes bourreaux voulaient me faire avouer l'identité de mes compagnons d'armes. Pour m'y décider, ils m'ont donné des fausses informations. Puis, ils m'ont accusé d'être le chef de la Brigade Blanche. J'ai nié; je ne savais pas de quoi ils parlaient. 
 
En janvier 1944, nous avons été transferés tous trois à Saint-Gilles. Là, plus d'interrogatoire, plus de coups, rien. L'instruction de mon dossier avait été close à Mons. On me laissa tranquille. Chaque jour, à cinq heures de l'après-midi, nous devions nous déshabiller, sortir nos vêtements dans le couloir. Nous nous enveloppions dans une couverture pour passer la nuit. La vie monotone continua jusqu'au jour de notre jugement. 
 
Le 29 mars, on est venu nous chercher tous les trois et on nous a emmenés, menottes aux poignets, à l'Hôtel Palace où siégeait le tribunal de la Luftwaffe. J'avais un avocat bruxellois, Maître Eickhoof. Je ne l'ai jamais vu. Ma défense a été assurée par un avocat allemand en uniforme. Je n'ai jamais pu lui adresser la parole. Et lui, d'ailleurs, était là pour la forme. Il n'avait rien à dire. Le verdict est tombé; la peine de mort ! Dès que le jugement a été rendu, nous avons été reconduits à la prison de Saint-Gilles où nous sommes restés jusqu'au 15 mai. 
 
Nous avons alors été déportés en Allemagne. Le train s'est arrêté à Coblence. Nous y sommes restés durant deux jours, les communications étant empêchées par les bombardements. Nous avons ensuite été incarcérés à la forteresse de Bruchsal. Là, on nous a pris nos vêtements qu'on a troqués contre des tenues de bagnards: veston et pantalon de toile bleue ornés d'une bande jaune. On nous a mis en cellule. La première chose qui m'a frappée, c'était la vue des prisonniers portant des fers aux pieds... En quittant Saint-Gilles, on nous avait recommandé de nous tenir tranquilles. On nous avait affirmé que nous ne serions pas fusillés, que nous aurions la vie sauve et que nous allions en Allemagne pour travailler. J'avais d'ailleurs vu des prisonniers casser des cailloux à l'entrée de la prison et je m'étais dit que c'était ce genre de besogne qu'on allait faire sans doute. Mais en voyant ces bagnards enchaînés j'ai changé d'avis. 
 
Dès notre entrée en cellule, on nous a mis les fers aux pieds. Nous sommes restés ainsi enfermés, sans avoir le moindre travail à effectuer. Mais un jour, des gardiens nous ont apporté un petit récipient, de la taille d'une tasse à café, rempli de colle et une liasse de feuilles de papier. Il nous fallait assembler ces feuilles pour en faire des sachets. Et c'est grâce à cela que j'ai tenu le coup. En effet, nous avions tellement faim que nous avons mangé la colle, à base de farine de seigle. Nous en avons redemandé. On nous en a apporté une bassine. Cela a duré plusieurs jours, jusqu'au moment où notre gardien a compris. Mais nous étions retapés. 
 
Deux fois par semaine, on nous enlevait les fers pour aller à la promenade. Je suis allé une fois à la messe. Chacun des assitants était enfermé dans une sorte de compartiment étroit qui l'empêchait de bouger et de communiquer avec ses voisins tout en suivant l'office religieux. Je suis resté à Bruchsal jusqu'au 15 août. Puis j'ai été transféré à la prison d'Ebrach. Là, nous étions à 150 dans de grandes chambres. Nous n'avions plus de fers aux pieds. J'ai repris espoir. On nous a mis au travail, façon de parler. on décousait les poches et les manches d'uniformes allemands. Cela a duré tout notre séjour. 
 
Ensuite, nous avons été incarcérés à Bamberg où j'ai rencontré un prisonnier de guerre habitant Mons. Je lui ai décrit nos conditions de vie dans les prisons. Je lui ai dit que nous ne pouvions pas écrire et que nos familles étaient sans nouvelles de nous. Il m'a proposé de transmettre un message à mes parents. Par mesure de précaution le message fut envoyé aux soeurs Dremier. Il disait ceci " J'ai rencontré le cousin Joseph. Il se porte bien". Et c'est ainsi que mes parents ont appris que j'étais toujours en vie.
 
Nouveau transfert, à Wolfenbüttel cette fois, où nous sommes resté huit jours. Dans cette sinistre prison, on guillotinait les condamnés à mort ! La guillotine a été démontée et chargée dans le train qui nous a emmenés ensuite à Magdebourg, ce qui n'était pas pour nous rassurer. Au bout d'une semaine, nous avons vu par la fenêtre de notre cellule les Américains entre dans la ville.
 
Je revois encore les étoiles de leurs tanks. Nous nous sommes dit : "Ca y est, dans une heure tout au plus nous sommes sauvés !" Nous ignorions bien sûr les accords de Yalta qui interdisaient aux Américains de franchir l'Elbe...
 
Puis a commencé une marche épuisante, sans le moindre ravitaillement. Elle a duré deux jours et deux nuits. Nous chantions pour soutenir notre moral. Le troisième jour, nous avons pris un train. Ainsi, entraînés par les Allemands, poursuivis par les Russe, nous nous dirigions vers la zone amériicaine. Nous avons franchi l'Elbe puis les Allemands ont fait sauter les ponts derrière nous. Et nous sommes arrivés à Brandebourg. Nous n'avons subi aucun sévice; je me suis même fait soigner les dents par un dentiste allemand. 
 
Puis le 16 avril, un gardien est venu dans notre cellule et nous a dit : "dans le courant de la journée, les Russes viendront vous ouvrir les portes. Espérons que vous ne vous conduirez pas comme des sauvages, que vous serez des gens sensés."
 
Quelques heures plus tard, effectivement, des soldats russes sont arrivés et nous ont libérés. La prison ouverte, la foule des prisonniers s'est répandue au dehors, c'était une véritable fourmilière humaine ! Nous sommes passés derrière les lignes russes - une importante colonne de pièces d'artillerie - puis nous avons reçu à manger. Après quoi nous avons dû nous débrouiller seuls. Nous avons cherché de la nourriture, fouillé les caves et les remises. Parfois nous y avons trouvé de la choucroute. Puis, un jour, nous avons volé le cochon d'un fermier qui n'avait pas évacué. Un autre jour, nous sommes tombés fort heureusement sur des cantonnements russes que les soldats avaient quittés précipitamment pour monter à l'assaut, abandonnant toute nourriture. Inutile de dire que nous nous sommes largement servis. 
 
A Arelberg, nous sommes tombés sur des tas d'uniformes que les Jeunesses Hiltériennes avaient abandonnés devant l'avance des Russes. Nous étions des loqueteux. Nous portions encore les vêtements de notre arrestation. J'ai choisi une tenue à ma taille et je l'ai endossée. D'autres ont fait de même. 
 
Notre retour a duré un mois.
 
J'ai pris la route avec trois prisonniers français. Nous poussions un petit chariot sur lequel nous avions posé nos pauvres bagages et nous sommes arrivés dan sla régionde Stendal. Là, les Russes nous ont dit que nous devions retourner à Berlin et que, de là, nous serions rapatriés en avion. Pour refaire le chemin inverse,  il nous aurait fallu des semaines. J'ai dit à mes compagnons que je n'y tenais pas. Je leur ai proposé de se cacher et d'attendre le lendemain. Bien nous a pris car l'un deux, plus matinal que les autres, est venu nous dire : "Dépêchez-vous, on traverse l'Elbe en barques !" Effectivement, des Américains faisaient la navete et ramenaient des prisonniers russes sur notre rive. Nous sommes allés vers les embarcations. Les Américains nous ont transportés de l'autre côté. Nous étions sauvés ! 
 
Immédiatement, nous avons été dirigés vers un cantonnement français. Et, le 22 mai nous avons embarqué à bord d'un camion qui nous a amenés à Liège. Les prisonniers ont été regroupés dans une caserne d'où il leur était interdit de sortir. Le lendemain matin, j'ai subi une visite médicale. Puis je suis monté dans un camion militaire qui m'a ramené à Mons d'où j'ai pu téléphoner à des voisins de mes  parents. 
 
Les soeurs Dremier ont organisé mon retour. A peine arrivé à Lens, notre camion a été arrêté. L'oncle Dremier m'attendait avec un bouquet de fleurs. Sur la grand-place de Chièvres, il y avait une foule considérable et la fanfare qui m'attendaient. J'ai reçu un accueil chaleureux. Je n'ai jamais compris comment cela avait pu être organisé aussi vite !!
 
Lorsque nous nous étions séparés de plusieurs camarades, qui avaient choisi d'obéir aux Russes et de retourner à Berlin, je leur avais promis de donner de leurs nouvelles à leurs familles. C'est ce que j'ai fait à mon retour. Aucune de ces familles n'a jamais reçu par la suite des nouvelles de leurs fils. On ne les a plus jamais revus. Peut-être ont-ils disparu dans un goulag...
 
Je me suis rendu compte qu'instinctivement alors, j'avais fait le bon choix. J'avais eu de la chance !!!
 
 
VICTOR GEVAS
 
né en 1909, il entre au F.I. de Chièvres où il devient artificier. Il effectue plusieurs sabotages avant d'être arrêté par la Gestapo. il est écroué à Mons puis à Saint-Gilles avant d'être déporté en Allemagne et fusillé à Ludwigsburg le 30 juin 1944.
 
Témoignage de Lucien GEVAS recueilli par Bernard DUHANT
 
Mon père, Victor GEVAS est né à Tongres Saint Martin le 15 octobre 1909. Il exerçait le métier d'électricien. Il entra au Front de l'Indépendance (F.I.), au secteur de Chièvres. Il se procura des livres de chimie et mit à profit ses connaissances professionnelles pour fabriquer des bombes artisanales. Je le vois encore faire des savants mélanges de soufre, salpêtre et charbon de bois dans des marmites en fonte. Il participa à des sabotages. Un jour, il prévint le meunier de Saint-Martin qu'il risquait d'être inondé suite au sabotage qu'il allait effectuer au canal. Un autre jour, il fut appelé chez Fernand JEAN pour y modifier une installation électrique. A peine était-il arrivé chez ce rexiste notoire qu'il vit un portrait d'Hitler accroché au mur. Ecoeuré, il dit au propriétaire ce qu'il pensait de lui. C'est dès ce jour, pense-t-on, qu'il fut soumis à une surveillance qui devait aboutir à son arrestation.  
 
Le 14 septembre 1943, vers 4 heures du matin, des Allemands arrivèrent chez nous et firent lever mon père. Les gestapistes le sommèrent de les suivre. Mon père comprenait l'allemand. Il suivit une conversation entre deux policiers et comprit ce qui l'attendait. Il se retourna vers moi et me dit : "Au revoir, c'et terminé!"
 
Mon père fut emmené chez Gilberte TILLY où Joseph DELGAMBE arriva quelques instants plus tard. Après un premier interrogatoire, les trois résistants furent embarqués. Avant de quitter le domicile des TILLY, le père de Gilberte donna un veston de velours à mon père qui était à peine vêtu. En sortant, les résistants virent le dénonciateur, Fernand JEAN, dans la traction de la gestapo. Il contemplait osn oeuvre...
 
Gilberte, Joseph e mon père furent écroués à la prison de Mons où ils subirent plusieurs interrogatoires brutaux. Ma mère, Lucienne FAGNOT, vint lui rendre visite plusierus fois. Quand elle ne pouvait le voir, elle se rendait à l'Insitut Warocqé, situé juste de l'autre côté de la rue. D'une fenêtre de l'étage, elle avait une vue plongeante sur la cour du pénitentier où elle apercevait mon pèreà l'heure de la promenade. Puis un jour, ellle ne le vit plus. Mon père étant malade, un garde l'avait conduit à la clinique du Pont-Canal à Jemappes. Cela se reproduisit chaque semaine. Lors d'une de ses consultations médicales hebdomadaires, mon père rencontra une certaine Léa du "pont de Tongres", c'est sous ce sobriquet qu'on la connaissait, et lui demanda de prévenir sa famille et Henri LEBRUN, son chef du F.I., qui demeurait à SIirault. Les résistants apprenant la nouvelle décidèrent de monter une opération en vue de faire évader mon père. Ils se rendirent à la clinique le jour convenu mais ne le trouvèrent pas. Devant l'aggravation de son état de santé, les autorités avaient transporté mon père au Kriegslazarett d'Anvers. Quelques temps après, il guérit et revint à Mons. 
 
Plus tard, Gilberte, Joseph e tlui furent envoyés à la prison de Saint-Gilles. Le 29 mai 19444, les trois compatriotes comparurent devant le grand conseil de guerre de la Luftwaffe qui les condamna à la peine de mort. Mon père fut accusé d'espionnage. Son avocat allemand introduisit un recours en grâce qui fut rejeté puisqu'il fut déporté en Allemagne pour y être exécuté. 
 
Après un premier arrêt à Coblence, il fut incarcéré à Stuttgart puis à Ludwigsburg où il fut exécuté le 30 juin 1944, après avoir pu écrire une dernière lettre à sa famille et remettre son chapelet au prêtre qui était venu l'assister dans ses derniers moments. 
 
Gilberte TILLY
 
Gilberte TILLY est née à Chièvres le 15 février 1925. Dès 1941, elle fournit divers renseignemnets au champêtre de Tongres, Joseph GHILMOT, lequel faisait déjà de l'espionnage durant la guerre 1914-1918. Suite à l'assassinat d'un jeune cousin de sa mère par les Allemands, Gilberte décide de faire de la résistance. En octobre 1942, alors qu'elle n'a que 17 ans, elle entre au Groupe G comme agent du service de renseignemnet, pour le secdeur de Tournai. En mars 1943, elle passe au secteur d'Ath où elle est charagée des renseignements concernant le champ d'aviation de Chièvres. Elle sera également le courrier personnel du commandnat de la région, l'abbé Van SInt Jan, dès le 15 juillet 1943. 
 
Elle est arrêtée en compagnie de deux autres résistants, Joseph DELGAMBE et Victor GEVAS, le 14 septembre 1943. Les trois patriotes sont incarcérés à Mons puis transférés à la prison de Saint-Gilles où un conseil de guerre de la Luftwaffe les condamne à mort, le 29 mars 1944.
 
Gilberte est déportée en Allemagne le 10 mai 1944. Elle est d'abord emprisonnée à Coblence puis à Francfort avant d'être envoyée à Cottbus et finalement au camp d'extermination pour femmes de Ravensbrûck, en janvier 1945. Malade, elle est recueillie et soignée par la Croix-Rouge suédoise et évacuée à Malmö où elle entre en convalescence avant de regagner la Belgique le 29 juin 1945.